L’Europe 2.00

Notre quotidien semble voilé par une grisaille tenace et persistante : des mesures gouvernementales pour tous les maux, un chômage chronique, l’absence de croissance, la crise de la dette, le manque de compétitivité… Les historiens nommeront peut-être notre présent les « années de plomb ». Nos difficultés actuelles  ont commencé il y a bien longtemps, en 2007, avec les « subprimes », le point de départ de cette crise à tiroirs. En arrière-plan, les sujets européens sont présents au quotidien et de façon récurrente sous la forme d’acronymes un peu compliqués, et surtout sans liant pour nous, le commun des mortels  : l’Eurogroup, la FFESF,  le PPE, Le Conseil de l’Europe, la BCE, la Commission, le pacte de stabilité, la Troïka…

L’Europe fait partie intégrante de notre quotidien, que nous le voulions ou non, et, si nous quittions l’Europe, elle le ferait probablement plus. La presse suisse en est un exemple probant. L’Europe reste la source de tous les fantasmes, et, souvent, les interlocuteurs qui l’évoquent nous expliquent que l’Europe est la solution de tous nos maux, avec une rhétorique proche de celle de ces communistes dans les années 30, qui parlaient, la larme au coin de l’œil, de l’URSS paradis socialiste sous un portrait bienveillant de Staline. Ces mêmes interlocuteurs, tout aussi benoîtement, expliqueront que nous devons contrôler notre destin national, ne pas nous laisser marcher sur les pieds, et ne pas renoncer à notre souveraineté ; en deux mots, ne pas donner trop de pouvoir à la bête de Bruxelles.
Soyons francs, l’Europe a souvent été un fourre-tout pour les projections personnelles et les fantasmes sociaux-économiques ou politiques…
Pourquoi donc ? Une des explications vient de l’accoutumance au concept d’Europe. Depuis la chute du mur de Berlin, nous sommes en manque de renouveau et de vision européenne. Les grands Européens : Willy Brandt, VGE, Simone Weil, Mitterrand, Borislav Geremek, Helmut Kohl, Soares… et même Joschka Fisher, ne sont plus aux affaires. L’élargissement de l’Europe des 20 dernières années s’est fait pour des raisons techniques sur la lancée de l’après-guerre, et non plus sur un socle de vision collective.
Certains aspects de cette époque sont une base sur laquelle nous devons revoir notre vision collective ainsi que les modes de fonctionnement qui y sont associés. Par exemple, beaucoup d’Européens et d’Europhiles  disent qu’avec l’Europe, les progrès doivent se faire lentement… Que le cycle de temps européen est un cycle de temps long (comme par exemple pour la négociation d’accession à l’Europe de  la Turquie, qui dure depuis les années 1960…, date à laquelle l’Estonie, par exemple, membre aujourd’hui de la zone euro, était occupée par l’URSS).
Mais en réalité, ce cycle de temps long est-il une fatalité ? Pourquoi pas une Europe plus décomplexée, moins technique et plus  exécutive ?
L’Europe d’aujourd’hui, pour les citoyens comme nous, se résume à des négociations entre États à Bruxelles, Rome, Berlin… et à des déclarations sur des budgets communs, comme la politique agricole.
Parfois il y a des circuits parallèles comme Erasmus, des cercles de négociations de territoires entre eux comme l’Oberrhein entre les villes de Strasbourg, Mulhouse, Fribourg et Stuttgart, et même Bale (qui d’ailleurs n’est pas dans l’UE).
L’Union européenne n’est plus le « junior Partner » entre deux super puissances ; l’Europe est une super puissance de 28 pays, mais aussi de plus de 150 territoires et régions, et de 500 millions de citoyens.
Alors pourquoi une Europe 2.0 ? D’abord parce que l’Europe 1.0 est en crise et que nous devons oser repenser notre vision de la nouvelle Europe. Il existe une Europe des nations visible et rodée, mais celle des villes, des territoires, et donc des citoyens, où en est-elle ?
Le dernier mois a été très riche pour l’Europe : le Prix Nobel, les difficultés de la négociation du traité européen sur les budgets 2014-2020, le couple franco-allemand qui manque de « jus », l’émergence avec Monti d’une Italie faible mais crédible…

Ce qui marque surtout, c’est l’affirmation progressive ou l’émergence du Parlement européen par le biais du président, Martin Schulz. Un exemple ? Le Parlement européen a voté contre la nomination du Luxembourgeois Mersch au conseil de la BCE pour cause de manque de diversité, et, la semaine dernière, il a affirmé ses prérogatives pendant que les États s’enlisaient au Conseil dans des négociations byzantines du budget européen…
Martin Schulz a affirmé le rôle du parlement jeudi dernier dans son discours :
« Qui dit « compromis » ne dit pas nécessairement bon résultat. Le Parlement européen n’avalisera donc pas n’importe quel accord. Plus vous vous écarterez, dans votre proposition de compromis, de la proposition de la Commission, plus votre proposition risque de ne pas être approuvée par le Parlement européen. »
Martin Schulz nous rappelle à juste titre que la commission est responsable devant le Parlement européen, qui,  lui, est élu au suffrage universel et représente les citoyens au niveau de l’Union.

L’Europe 1.0 a été celle des États, de la fin du communisme, de l’élargissement et de la macroéconomie, mais aussi des cycles de décisions interminables pour gérer les susceptibilités nationales. Cette Europe n’est plus capable de porter le projet européen seule ; ce cycle s’achève.
L’Europe 2.0 arrive. Nous sommes à un moment de rupture. Elle n’est pas encore très définie, mais sera certainement différente, et aussi complexe… Ne serait-elle pas celle du quotidien, de la diversité, des médias sociaux, de la créativité culturelle, artistique, de l’entrepreneuriat ?
Pour survivre et progresser, l’ Europe devra s’incarner.